In sequanos : "chez" ou "vers" les sequanes :

 

 

Cesar : …cum Caesar in Sequanos per extremos lingonum fines iter faceret quo facilius subsidium Provinciae ferri posset… BG 7, 66,2

Ce passage est d’une importance capitale et pour cause : La polémique sur la localisation d'Alésia prend naissance à partir de cette simple phrase, et suivant les traductions, le site se trouve alors en Bourgogne ou en Franche-Comté.

En effet, au moment de la Guerre des Gaules, la Bourgogne est principalement occupée par les Eduens, quant aux Séquanes ils dominent un large territoire centré sur le Jura (1).

Son importance stratégique tient ici à ce que, dans la région de Genève, il touche aux Allobroges déjà soumis à Rome et voisins de la Province (2).

Depuis l'identification d'Alise avec Alésia, « In Sequanos » est traduit généralement par « vers les Séquanes », il ne s'agit alors là que d'une simple direction, et le départ de César peut être indifféremment placé au Nord d'Alise-Sainte-Reine sans contraintes géographiques particulières (3).

. Les traductions des latinistes ayant travaillé sur la Guerre des Gaules depuis le XIXème siècle sont d'ailleurs sans ambiguïtés, toutes adoptent « vers les Séquanes ».

M. Nisard (4) : «  …tandis que César se dirigeait vers les Séquanes par l'extrême frontière des Lingons… »

L. A. Constans (5) : « …comme César faisait route vers le pays des Séquanes en traversant l’extrémité du territoire des Lingons, afin de pouvoir plus aisément secourir la Province… »

M. Rat (6) : « …tandis que César faisait route vers le pays des Séquanais en passant par les confins extrêmes des Lingons… »

César n'aurait donc livré qu'une vague direction et son trajet depuis les Sénons ou les Lingons vers la province demeure totalement inconnu. Le site d'Alise-Sainte-Reine peut alors s'être trouvé sur son chemin, qu'il soit direct, ou qu'il s'en soit détourné pour poursuivre Vercingétorix.

 

Une réalité grammaticale plus complexe ?

 

Bref rappel des règles de grammaire latine :

 

1. « Iter faceret – faisait route » marque un mouvement, « In » est une préposition, « Séquanos » un accusatif (7).

 

1.1. Règle principale : Toutes les grammaires et tous les dictionnaires donnent à une expression formée d’un verbe de mouvement suivi de « in » et de l’accusatif le sens premier et quasi unique d’aller « chez » les personnes ou « dans » les lieux désignés. Exemples : In portum accedere, entrer dans le port ; in Ubios legatos mittere, envoyer des députés chez les Ubiens (8).

 

1.2. César respecte systématiquement cette règle chaque fois qu’il indique se rendre « dans » une région ou « chez » un peuple. Les exemples sont nombreux, et notamment : « Caesar… in Sequanos exercitum… deduxit » (9).

est traduit par L. A. Constans : « César… mena ses troupes… chez les Séquanes.». Il fait ici une traduction différente de celle du paragraphe 66-2, et adopte naturellement « chez » au lieu de « vers » car il ne subit pas, à ce moment-là de l'action, l'obligation du contexte qui oblige à localiser Alésia chez les Eduens.

1.3. Règle complémentaire : lorsque le verbe n’indique pas un mouvement, « in » et l’accusatif signifient du coté de (10).

 

1.4. En français c’est « ad » qui se traduit généralement par « vers », le paragraphe 68-2 participe de la même logique : « ad Alesiam castra fecit » traduit par L. A. Constans : « [César] campa devant Alésia. » C’est la préposition « ad » qui lui précise que César s’approche d’Alésia mais n’y entre pas. De la même façon et en toute rigueur grammaticale, c’est « ad » « en direction de » que César aurait utilisé pour signifier qu’il serait allé « vers » et non « chez » les Séquanes. Or, nous sommes bien en présence de « in (11).

 

1.5. Dans l'article consacré à la préposition « ad », le Gaffiot (12). »

insiste de manière concomitante sur le sens de… « in » (p. 27) : « L’idée d’entrer dans le lieu est exprimée par in. » Cette règle du « in » est de toute évidence précise et impérative car elle est rappelée par le Gaffiot alors qu’il traite d’un autre sujet !

 

L’ensemble formé de « in Sequanos » et de « per extremos fines » :

 

1.6. Il convient par ailleurs de remarquer que « In Sequanos » n’est que l’un des compléments de lieu de la phrase, l’autre étant « per extremos lingonum fines » traduit par L. A. Constans « en traversant l’extrémité du territoire des Lingons » (13).

 

1.7. Le complément de lieu éclaire à lui seul le sens de la phrase et rend artificielle la dispute sur le sens de « in Sequanos » : qu’il aille « vers » les Séquanes ou « chez » les Séquanes, quand César franchit « l’extrémité du territoire des Lingons » il est de facto en territoire Séquane (14).

 

1.8. L'entrée en « Séquanie » est corroborée par deux autres auteurs antiques, Dion Cassius et Plutarque dont les témoignages viennent confirmer et compléter l'indication césarienne :

1.9. Dion Cassius, Histoire romaine, XL, 39 : « Avant cet événement, Vercingétorix, à qui César ne paraissait plus redoutable à cause de ses revers, se mit en campagne contre les Allobroges. Il surprit dans le pays des Séquanais le général romain qui allait leur porter du secours, et l'enveloppa ». Il situe donc bien l’attaque, qui précède d’une journée le siège d’Alésia, en pays Séquane.

1.10. De même, Plutarque, dans La vie de Jules César, 29 : « César fut donc obligé de décamper promptement et de traverser le pays des Lingons, pour entrer dans celui des Séquanois , amis des Romains et plus voisins de l'Italie que le reste de la Gaule. Là (ndlr : peut aussi se traduire par : « alors »), environné par les ennemis ».

1.11. Enfin et en dernier lieu, il convient de considérer le contexte global qui mène César à amorcer, avec l'ensemble de ses légions, une retraite en bon ordre depuis le territoire Lingon jusque vers la province, en passant chez les Sequanes (15).

Ce point a donné lieu à de longues et pertinentes démonstrations qu'il n'est pas possible de résumer ici, nous renvoyons donc sur les auteurs concernés (16).

 

2. Deux latinistes éminents témoignent qu'une localisation dans le Jura semble logique :

 

2.1. Qui, mieux que J. Carcopino, latiniste reconnu, pouvait juger et trancher entre « vers » et « chez.» ? Il reconnut bien sûr que César avait pénétré dans le pays des Séquanes, bien qu'il fut un indéfectible partisan d’Alise-Sainte-Reine mais… pas dans le Jura ! Il développa en effet l’idée que des Séquanes se seraient installés autour d’Alise-Sainte-Reine avant le passage de César ; ainsi, celui-ci pouvait organiser le siège « chez » des Séquanes, mais de l'Ouest. Il préféra risquer une hypothèse mal étayée, plutôt que de malmener la langue de César où il faisait autorité (17).

2.2. F. Gaffiot, l’auteur du dictionnaire, déjà cité pour son analyse de la différence entre « in » et « ad ». livre aussi une autre indication géographique utile (Mandubii, p. 944) : « Mandubiens [peuple de la Séquanaise, actuelle Franche-Comté] Cae. 7, 68 ». En plaçant en Franche-Comté les Mandubiens que César désigne comme les habitants d’Alésia, il semble laisser la porte ouverte à une localisation plus cohérente avec le texte césarien, bien que nous ne sachions pas s’il faisait preuve ici, d’une certaine subjectivité ou d’une interprétation issue de la rigueur grammaticale qui caractérise ses traductions.

2.3. La position de M. Reddé sur ce sujet apparaît alors comme excessivement tranchée et en contradiction avec ces analyses : « Vouloir comprendre cette expression comme si le proconsul était déjà chez les Séquanes est un grave contresens qui conduirait n’importe quel étudiant à repasser son examen (18) ».

 

Est-il encore possible de traduire « in Sequanos » par « vers les Séquanes » ?

 

Si César avait parlé de « in Haeduos » au lieu de « in sequanos », les traducteurs auraient-ils traduit par « vers les Eduens » ?

Les règles les plus communes l’interdisent « in et ad » (19), le couple des compléments de lieu l’exclue, certains parmi les meilleurs latinistes la récusent, ainsi que deux auteurs antiques à la crédibilité reconnue.

Dans ce cas, l’utilisation de « vers » semble bien être un artifice, uniquement destiné à appuyer une localisation d’Alésia en Bourgogne.

La phrase de César ne peut, certes, à elle-seule, emporter la conviction, mais le contexte global semble bien indiquer que la bataille d'Alésia doit être localisée dans un lieu situé, une fois, la frontière Séquane franchie (20).

 

 

 

NOTES ET REFERENCES :

 

1) « Le mont Jurasius, situé dans le pays des Séquanes, sert de ligne de démarcation entre ce peuple et les Helvètes. Au-dessus, maintenant, des Helvètes et des Séquanes, dans la direction du couchant, habitent les Aeduens et les Lingons. (...) un peuple de même nom compris entre le Rhin à l'est et l'Arar (la Saône) à l'ouest ». Strabon, Géographie, IV, chap. III, 3.

2) La ville de Genève était située sur le point le plus septentrional du territoire Allobroge et au plus près de l'Italie, voir sur le sujet C. Jullian, Vercingétorix, p. 246-247 : « Et une fois à Genève, il serait sur le champ en rapport avec l'Italie, grâce aux postes romains qui garnissaient les Alpes Pennines, que les Allobroges songeasses à trahir ou à obéir... ». Aussi : « Son intention était de gagner la province par la route la plus directe, celle qui l'éloignait de le plus de son principal ennemi, et qui, du pied de la Côte-d'Or, gagnait Genève par la Franche-Comté ». C. Jullian, Histoire de la Gaule, III, p.495.

3) Les chercheurs favorables à la thèse alisienne ont majoritairement cherché à placer le trajet de César au Nord-Ouest d'Alise, entre-autres : J. Carcopino, Alésia et les ruses de César, Paris, Flammarion, 1958, p. 214. Ch. Goudineau, Le dossier Vercingétorix, Actes sud/Errances, 2001, p. 424. J.-L. Voisin, Alésia - Un village, une bataille, un site, Editions de Bourgogne, 2012, p.49. Y. Le Bohec, Alésia-52 avant J.-C.,Taillandier, 2012, p. 76. Pour J.-L. Brunaux, le passage par Alise est logique, sinon « Son itinéraire normal, s'il avait eu véritablement le projet de gagner la province romaine, eût dû le conduire plus à l'Est ». J.-L. Brunaux, Alésia, 27 septembre 52 av. J.-C., Gallimard, 2012, p.67. A noter l'opinion nuancée de J. Le Gall, La bataille d'Alésia, Publications de la Sorbonne, Paris, 2000, p. 12 : « Nombre d'hypothèses ont été proposées à ce sujet, aucune ne s'impose ».

4) M. Nisard, La guerre des Gaules, Paris, 1861.

5) L.-A. Constans, César, guerre des Gaules, Tome 2, livre VII, Belles Lettres, Paris, 1926.

6) M. Rat, César, la guerre des Gaules, GF Flammarion, 1964.

7) Rappel simplifié : En latin la désinence (la dernière syllabe) d’un nom ou d’un adjectif indique son genre (masculin, féminin ou neutre), son nombre (singulier ou pluriel), sa fonction grammaticale (sujet, complément -avec ou sans préposition- etc.) Ces formes s’appellent des cas. La terminaison de SequanOS indique un cas dit accusatif, masculin pluriel. Le français n’utilise pas de cas mais des prépositions ( vers, chez etc.).

8) Gaffiot : « IN – Avec l’accusatif, aboutissement d’un mouvement au propre et au figuré. 1 : sens local a) dans, à, sur ». Outre cette démonstration, le Gaffiot utilisé fréquemment ici, est le Grand Gaffiot, Dictionnaire Latin-Français, édition de 1934, à ne pas confondre avec le Gaffiot de poche dont les définitions peuvent être moins riches. Version du Grand Gaffiot en ligne : http://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q

9) BG, 1, 54.

10) Exemple : Belgae spectant in septentrionem, la Belgique regarde vers le Septentrion ; in méridiem, du côté du midi ; in Arvernos versus, du côté des Arvernes. Dictionnaire Gaffiot à l’entrée In.

11) A. Ernout, François Thomas, Syntaxe Latine, librairie C. Klincksieck, Paris, 1951, § 44 : « In désigne le mouvement qui aboutit à l'intérieur du lieu ou de l'objet ». Ch. Maquet, M. Roger, Grammaire Latine, Hachette, 1922 : « In (dans,en) pour marquer l'entrée dans un lieu, ad (vers, sur) pour marquer une direction ».

12)  « AD – Vers, à – Avec les noms de lieu, ad exprime l’idée d’approche ou bien l’idée d’arrivée ; l’idée d’entrer dans le lieu est exprimée par in. Avec les noms de villes et de petites îles, ad exprime la direction ou l’arrivée dans les environs ».

13) D'après C.Jullian, les termes de la question sont les suivants : « 1) la rencontre eut lieu chez les Lingons (cf. Plut., G., 26); 2) à l'extrémité de leur territoire, per extremos Lingonum fines, 66, 2 ». Toutefois, il précise : « Il est très probable que cette extrémité doit être recherchée, non à l'ouest ou au nord du territoire lingon, mais au sud-est, le plus près possible de la Franche-Comté et de la frontière romaine : 1) sans quoi César eût-il dit qu'il marchait in sequanos (66, 2) ? 2) Eût-il rappelé qu'il allait secourir sa province (66,2) ? 3) Vercingétorix eût-il dit que les romains étaient sur le point de fugere in Provinciam, Gallia excedere (66,2) ? » C.Jullian, Histoire de la Gaule, III, p.495. Note 1.

14) Toute la difficulté de cette polémique se trouve justifiée par la démonstration de J.-L. Voisin qui, dans un court article souhaitant dénoncer l'emploi de « chez » à la place de « vers », s'est retrouvé à traduire involontairement « in » par... « chez » : « Remarquons simplement qu'à la fin des opérations autour d'Alésia, César part chez les Eduens (in Haeduos) et envoie son lieutenant Labienus chez les Séquanes (in Sequanos). Dans les deux cas, il s'agit de direction : il ne peut être dans deux lieux à la fois (…) » Le sens même de la démonstration nous échappe, César ne se rend bien qu’à un seul endroit ! Et Labienus dans un autre... J.-L. Voisin, IN OU OUT, in : Le Figaro Histoire, n°3, 2012, p. 73.

15) « Cette armée se retire donc en bon ordre, suivant un itinéraire qui, des parages du plateau de Langres, mène vers la rive gauche de la Saône, le Jura puis Genève, première place Allobroge et porte de la province romaine. Impossible en effet, de suivre la route directe, car les Heduens, qui sont passés du côté de la rébellion, tiennent la vallée de la Saône à partir de la région de Chalon ». M. Reddé, Alésia - l'archéologie face à l'imaginaire, 2003, p.44. Voir aussi un auteur moins récent : G. Bloch, Tome premier de l'Histoire de France depuis les origines jusqu'à la révolution, d'Ernest Lavisse, Paris, 1900, liv. 2, chap II, II : « Il se décida pour la retraite. A la route directe, par le territoire des Eduens, il en préféra une autre, plus détournée, mais plus sûre. Elle devait le conduire, le long de la frontière méridionale des Lingons, c'est à dire en pays ami, chez les Séquanes. Ce peuple s'était rallié au mouvement insurrectionnel mais sans enthousiasme. Il ne l'empêcherait pas de percer jusqu'au Allobroges ».

16) D. Porte, L’Imposture Alésia, éd. Carnot, Paris, 2004, réédition : D. Porte, L’Imposture Alésia, books on demand, Paris, 2010, p.162-170. J.-Y. Guillaumin, « Alésia et les textes antiques » in A. Berthier et A.Wartelle, Alesia, Nouvelles Editions Latines, 1990, p. 73-87. Du même auteur : « Dissimulation et aveu chez César autour du combat de cavalerie préliminaire du siège d’Alésia (Bellum Gallicum VII, 66, 2) », Cahier des Etudes anciennes, XLVI, 2009, chap. VII, 17-20, lire en ligne : http://etudesanciennes.revues.org/167

17) J. Carcopino, Alésia et les ruses de César, Flammarion, Paris, 1958, p. 141-169.

18) M. Reddé, Alésia - L'archéologie face à l'imaginaire, Errance - Hauts lieux de l'Histoire, Paris, 2003, p. 48. Position suivie par C. Grapin : « C'est du latin de base niveau collège ». C. Grapin, Strabon et Dion Cassius ont aussi raconté Alésia, in : Muséoparc Alésia, Archéologia, H-S n° 14, 2012, p. 25. Il est quand même permis de se demander comment J. Carcopino et F. Gaffiot prendraient ce type de remarque.

19) Un contre-exemple, bien connu : « fugere in provinciam Romanos » ce qu’A.-L. Constans traduit par « les Romains sont en fuite vers la Province. » : le contexte particulier: – Ce n’est pas César qui parle mais Vercingétorix, et c’est ce dernier qui va interrompre le mouvement des romains - induit que le romain stoppé par l’embuscade du gaulois n'atteindra pas la province. César ne pouvant de toute évidence se rendre in provinciam bien que l’intention en était manifeste, il n’a pu aller que « vers ». Ce cas très particulier incite de toute évidence à la prudence et il semble qu'il ne soit pas possible d'en faire une règle générale. B. G. Liv VII, 3.

20) L'avis de l’universitaire et latiniste R. Martin sur le sujet est encore plus tranché : « Si l'on s'en tient aux textes, il est impossible d'accepter la thèse majoritaire... la philologie « impose » exactement le contraire ! » R. Martin, « Alésia et la ruse de Carcopino » in Fabrice Galtier et Yves Perrin dir., Ars pictoris, ars scriptoris, Peinture, littérature, histoire. Mélanges offerts à Jean-Michel Croisille, Clermont-Ferrand, 2008, p. 303.

 

 

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